Le Sénat a adopté jeudi 3 juillet un texte d’urgence agricole ambitieux sur le papier, mais vidé de ses engagements environnementaux. La droite sénatoriale et les centristes ont profité de la navette parlementaire pour introduire des dispositions qui ravissent les lobbys agricoles et consternent la gauche : assouplissement des conditions de stockage d’eau, retour de pesticides qu’on croyait bannis, régulation débonnaire du loup. Chaque article ajouté dénature davantage le projet initial. Face à cette logique du pire, la gauche se demande comment elle pourra défendre ces compromissions au nom de l’urgence écologique.
Le Sénat saborde la transition agricole
Sur le papier, il y avait urgence. La sécheresse s’aggrave, les éleveurs crient famine, les cultures périclitent. Le gouvernement avait donc lancé un projet de loi d’urgence, censé concilier adaptation climatique et respect du vivant. Mais à Lille, le Sénat a transformé ce texte en catalogue des demandes patronales. Trois champs ont été particulièrement dynamités.
D’abord, le stockage de l’eau. Le texte initial fixait des conditions strictes d’aménagement pour éviter la destruction des zones humides et la surexploitation des nappes phréatiques. Les sénateurs de droite ont assoupli ces critères au point que des projets autrefois refusés pour raison écologique pourraient renaître en vertu de simples circulaires administratives. Pas un changement de loi, prétendront les élus de la majorité, mais une « clarification réglementaire ». C’est à cette mécanique qu’on reconnaît la droite au pouvoir : faire passer la déréglementation pour de la gestion.
Ensuite, les pesticides. Certains produits chimiques avaient été interdits ou drastiquement encadrés après des années de luttes écologistes. Le Sénat a rouvert le dossier. Sous des dehors de « révisabilité », c’est un appel d’air aux herbicides et insecticides que les élus sénatoraux viennent de voter. Les agriculteurs conventionnels respirent. Les apiculteurs et les hydrologues tremblent.
Enfin, le loup. En Europe, cet animal n’avait plus de statut de gibier depuis le Moyen Âge. Le Sénat propose de faciliter sa « régulation » par des tirs massifs de défense, sans véritable contrôle scientifique. Non qu’on doive ignorer les difficultés des éleveurs, mais la solution ne réside pas dans l’élimination de prédateurs qui renforcent les écosystèmes montagnards.
La gauche piégée par sa propre modération
Ce qui rend ce spectacle véritablement déprimant, c’est que la gauche savait. Elle avait participé aux négociations, cédé du terrain, accepté des compromis. Puis, quand le texte est monté au Sénat, elle a découvert que les « clarifications » dont elle avait minimisé la teneur étaient des défaites.
La fragmentation de la gauche entre ses différentes tendances crée un vide politique favorable à la droite sénatoriale. Quand une gauche fragmentée négocie contre une droite monolithique, les équilibres penchent inexorablement vers le bas.
Pendant ce temps, une canicule précoce ravage le sud de la France. Les incendies ont brûlé plus de 11 000 hectares, contre 5 700 à la même période l’année précédente. Le dérèglement climatique ne négocie pas. Il avance tous les jours un peu plus. Et le Sénat, lui, recule sur les outils supposés l’affronter.
Un texte à la dérive
Il reste à l’Assemblée nationale une dernière occasion de corriger le tir. Elle peut refuser ce compromis émietté, renvoyant le texte en commission mixte paritaire. Elle peut aussi se résigner à voter une loi bâtie sur le modèle connu : une réforme de facade, vidée d’effet, sacrifiant l’avenir sur l’autel du court terme.
Les députés de gauche auront à choisir. Voter pour une loi décevante au motif qu’elle est « mieux que rien », c’est valider une méthode : d’ici dix ans, on ne se souviendra que de la loi d’urgence agricole, pas des combats livrés dans ses coulisses. On se demandera pourquoi rien n’a changé sur les sols, les eaux et les pollinisateurs. Et le Sénat, tranquillement, aura eu le dernier mot.
