Le gouvernement Lecornu vient de franchir une ligne dangereuse. Un amendement a été adopté permettant à l’autorité administrative de bloquer certains contenus sur les réseaux sociaux lorsque des appels à la violence et au pillage y sont diffusés, et cet amendement a provoqué la colère de la gauche sénatoriale dénonçant une dérive autoritaire.

L’arme de la censure administrative

Le texte débattu au Sénat le 28 octobre confère à l’exécutif une arme redoutable. Confier à une simple autorité administrative le pouvoir de bloquer des contenus en ligne sans garanties judiciaires suffisantes n’est pas une mesure anodine. C’est une rupture avec les principes fondamentaux de l’État de droit qui exige que les restrictions aux libertés fondamentales empruntent la voie du juge, pas celle d’une administration soumise aux aléas politiques.

Sous prétexte de combattre la violence, le gouvernement se dote d’un instrument de contrôle des discours publics. L’expérience historique des démocraties en déclin montre que ces pouvoirs dits d’exception deviennent rapidement normatifs. Aujourd’hui, on bloque les appels explicites à la violence. Demain, qui définira ce qui constitue un « appel au pillage » ? Où passe la frontière entre la critique virulente d’une politique gouvernementale et l’incitation à l’action ? Le flou est délibéré, et c’est là que réside le péril.

Une majorité fragile qui montre ses muscles

Ce qui frappe dans ce dossier, c’est la tentative du gouvernement d’imposer une vision sécuritaire et autoritaire du maintien de l’ordre. Le contexte n’est pas neutre : après les lycées bloqués, après les tensions avec les syndicats, après les questions sur la responsabilité des forces de l’ordre dans les événements du 24 octobre, l’exécutif cherche à regagner de l’initiative politique. Adopter au Sénat un amendement que la majorité sortante ne peut plus imposer à l’Assemblée nationale représente une stratégie : montrer qui commande, même sur des sujets où le consensus progressiste s’érode.

Mais cette adoption au Sénat n’efface pas la fracture croissante entre les ambitions du gouvernement et la réalité démographique de la vie politique française. À dix-huit mois de l’élection présidentielle, Jordan Bardella conserve une confortable avance avec 32 % des intentions de vote au premier tour, tandis que Mélenchon progresse et menace désormais Philippe pour la qualification au second tour, le leader insoumis pouvant désormais sérieusement envisager une qualification face à Jordan Bardella. Le paysage se redessine, mais pas en faveur des réformateurs de Lecornu.

Une riposte qui s’impose

La gauche sénatoriale a raison de crier à la dérive autoritaire. Cette adoption rappelle un diagnostic que les progressistes ne cessent de formuler : Lecornu et son gouvernement avancent en arrière, cherchant des solutions liberticides à des problèmes politiques qui demandent de l’imagination démocratique. Plutôt que d’inventer un cadre nouveau pour la régulation responsable des réseaux sociaux, plutôt que de renforcer les garanties procédurales, on concentre les pouvoirs à l’exécutif.

Pour la gauche, l’enjeu n’est pas de combattre la violence : évidemment, elle la condamne. L’enjeu est de défendre des formes de contrôle démocratique et judiciaire contre les tentations autoritaires qui prospèrent toujours dans les périodes d’incertitude politique. Plus l’exécutif sent son autorité s’éroder, plus il cherche à la consolider par des dispositifs répressifs. C’est un signal d’alarme.

La vraie question que doit se poser la gauche, c’est comment transformer cette colère en mobilisation durable contre une dérive qui ne fait que commencer.

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